Pinnochio 02-Le rêve

Publié le par Mademoiselle D

  Toshiro est assis dans son appartement, le visage tourné vers le plafond. Il sait qu'il rêve, car le fauteuil dans lequel il est assis ne lui a jamais appartenu. Il se souvient vaguement l'avoir observé dans un coin du bureau de son patron, pendant plusieurs années. D'autre part, il est entièrement nu, et n'a d'ordinaire pas l'habitude de se promener en tenue d'Adam dans son salon.

  D'ailleurs, il n'a pas de salon non plus... Oh, peu importe. Il est hypnotisé pas les angles des murs, qui semblent se rapprocher et s'éloigner successivement, lentement, aux limites de son champ de vision. Il a dû trop boire, hier soir, la vodka ne lui a jamais réussi. Peut-être un bon cocktail, sucré à en vomir comme il les aimait, pour la prochaine fois... Un bruit, sur la gauche, dans le fond de l'appartement. Comme des tiroirs qu'on ouvre et qu'on referme, doucement. Ce n'est pas le style de la fouille frénétique de quelqu'un qui recherche quelque chose de précis. Les sons sont légers et espacés, on devine les gestes calmes que l'on a quand, seul dans une pièce chez des inconnus, on céde à la curiosité, et que l'on se met alors à la découverte de la pièce dans ses moindres recoins, dans l'espoir d'en apprendre plus que l'on ne le devrait au sujet de ses résidents.

Toshiro aimerait bien tourner la tête pour découvrir l'insdiscret, mais il découvre avec surprise qu'il ne peut bouger que les yeux. Tout son corps est inactif, anesthésié, endormi. Ses membres, sourds aux injonctions de son cerveau, se contractent tout de même, mais pas assez pour lui permettre ne serait-ce que de tourner la tête.

Les bruits ténus ne cessent pas, et, alors qu'ils se rapprochent, ils s'accompagnent de bruits des pas légers de quelq'un qui marche pieds nus. Cette fois c'est sûr, quelqu'un est là, avec lui,dans la pièce. Comme il le pensait, il (ou plutôt elle, au son de ses fredonnements presque inaudibles) se ballade, elle explore, visite, plutôt que de fouiller.

 

"Il est très sympathique, cet appartement."

 

Sa voix se répercute sur tous les murs à la fois, et ricoche dans les angles, comme des balles rebondissantes, pour venir mourir directement au fond des oreilles de Toshiro. Cela a pour effet de le réveiller, et il peut enfin la regarder.

Elle est blonde, et ses cheveux platine, presque blancs, semblent attraper tous les rayons de lumière à la fois pour les renvoyer dans tous les sens sur les murs, mais cela fait plus penser à une boule à facettes qu'à un halo angélique. A mieux y regarder, il se rend compte qu'elle a comme des paillettes multicolores accrochées ça et là dans sa chevelure, le tout donnant un résultant assez kitch. Pour ajouter à l'absurde du tableau, elle porte un grotesque costume de fée, semblable à ceux dont rêvait Claire quand elle était toute petite. Chapeau pointu, et ailes de fil de fer compris. Les différentes parties de la robe se distinguent par diverses nuances de rose vaguement écoeurant, et elle le vêtement également parsemée de paillettes. Les manches ballon et les jupons multiples, gonlés à l'extrême, donnent clairement dans l'irréalisme. Elle tient dans sa main droite ce qui semble être une cuillère en bois sur laquelle est scotchée une étoile jaune en papier, surchargée de paillettes et gondolée par la colle.

L'ensemble est assez comique, mais elle n'a pas l'air de s'en inquiéter outre mesure et semble se trouver très belle. A la manière d'une enfant qui s'admire dans un déguisement neuf, elle chasse sans cesse de la main de petites poussières qu'elle seule voit, rajuste les plis de sa robe, pour les lisser ensuite. Elle continue à papillonner, s'arrête devant une photo,ouvre un livre, jette un oeil dans la salle de bain.

Perplexe, Toshiro attend la suite. La pseudo-fée s'asseoit en tailleur à même le sol, prend soin de disposer les jupes bien en rond autour d'elle, et l'observe un instant.

 

"Dis-moi, Toshiro, ne trouves-tu pas que ça manque un peu de vie, ici?

-Je ne...

-Tu es sur une commande, en moment?

-Non, mais...

-Alors applique-toi bien sur la suivante.

 

Quand Toshiro ouvrit la bouche pour répondre, l'oreiller qui engloutissait son visage transforma sa phrase en un marmonnement indécodable. Il sentit monter un fou rire, qui n'aboutit jamais, la gueule de bois monstrueuse montant en flèche et lui embrouillant encore plus les idées. Il s'extirpa de mauvaise grâce de son lit, maussade, maugréant contre les rêves débiles qu'il pouvait faire quand il était soûl.

 

Il ne remarqua pas le post-it sur la table, en allant prendre sa douche.

Publié dans Pinnochio

Commenter cet article