Pinnocchio 01

Publié le par Mademoiselle D

Toshiro se réveilla avec un mal de crâne à réveiller un mort ce matin-là. Cette migraine n'était pas due à un quelconque abus lors d'une soirée. D'ailleurs, il buvait peu (sauf les soirs de déprime, qu'il estimait à un ou deux par mois) et ne fumait plus depuis son déménagement: dans l'espace exigu du studio, l'air devenait vite irrespirable en cas d'émanations de fumée, et il ouvrait rarement les fenêtres. 

Il roula vers la moitié vide du lit. La fraîcheur des draps de ce côté éclaira un peu son esprit. Il chaussa ses grosses lunettes à monture noire après les avoir méthodiquement essuyées sur un coin de T-shirt, et se pencha vers la cafetière pour la mettre en route. Il quitta la chambre-salon-cuisine-atelier pour se rendre dans la salle de bain et observa son reflet dans le miroir jauni par le temps et le manque d'entretien.

 

Dans sa quarantaine tout juste entamée, il avait su rester plutôt présentable; ses épais cheveux noirs ne présentaient pour l'instant aucun signe de calvitie. Son visage ne portait presque aucun signe de vieillissement, mis à part de légères pattes d'oie au coin de ses yeux en amande, qu'il tenait de ses origines asiatiques, et quelques ridules lui barraient le front. N'importe qui lui aurait envié son corps, qu'il avait musclé et pratiquement imberbe. Ses mains fines que les cals avaient épargnées, étaient impeccables, et il était toujours rasé de près.

De plus, son caractère généreux, doux et modeste et son goût pour les choses bien faites en faisaient en excellent ami et un employé modèle.

 

Mais il n'exploitait plus ces dons de la nature pour personne.

Progressivement, il avait cessé de sortir, quitté son emploi et pour finir s'était enfermé dans un immeuble au fond d'une quelconque banlieue bourgeoise et s'était arrêté de vivre.

Ce n'était pas tout à fait exact. C'était seulement ce que ses anciens amis et collègues pensaient tous. La plupart l'imaginaient au fond du trou, seul avec son désespoir. Quand la conversation s'orientait vers cet ancien banquier apprécié de tous ses congénères, on se prêtait volontiers à l'exercice général de babillages nécessaire au bon fonctionnement des relations au sein d'une entreprise. On l'imaginait chômeur, alcoolique, clochard ou même mort. En réalité, il avait tout simplement changé de vie pour échapper à la dépression, et cet ermitage prolongé s'expliquait par une timidité maladive, apparue au cours des années.

En fait, Toshiro avait très bien su reprendre sa vie en main. Simplement, il était le seul à le savoir.

 

Cela durait depuis cinq ans.

 

Depuis le départ de Madeleine.

 

Ce charmant petit couple sans histoire s'était formé peu après la fin de leurs études, au cours de vacances organisées par des amis communs. C'était un beau jeune homme, plein de confiance en soi sans être arrogant pour un sou, calme et sociable. Aux antipodes de cette aura de douceur, elle était de feu et de glace, fougueuse, impulsive et sanguine. Elle pouvait passer du rire aux larmes et quand elle se jetait sur un homme, ce pouvait être pour l'étreindre comme pour l'étrangler. Elle était belle et le savait. Elle aimait jouer avec ses longs cheveux bruns et maquiller ses beaux yeux noirs, et tout son corps était un appel aux caresses. La première fois qu'ils se virent, elle était dans une colère noire à cause d'une histoire de clés de voiture perdues. Il les trouva sous un meuble et les lui rendit avec un sourire sincère, malgré l'ambiance électrique et tendue que sa colère avait engendrée. Le visage de Madeleine se métamorphosa et elle embrassa chaleureusement sur les joues un Toshiro tout étonné.

 

Elle aimait sa constance et son pouvoir d'apaisement, il aimait sa franchise et cette façon qu'elle avait de respirer la vie.

 

Ils s'installèrent ensemble deux ans après leur rencontre, se marièrent après cinq ans de vie commune et eurent une petite fille, Claire. Tout ce petit monde vécut sans autre souci que la décoration de la chambre de la petite ou les dates des congés des parents pendant 10 ans. Depuis plusieurs années, Claire parlait souvent de son désir d'avoir un petit frère ou une petite soeur. Le budget du ménage le permettant, on décida donc d'exaucer son voeu.

Mais un soir, un chauffard ivre sur une nationale sembla en décider autrement et Madeleine perdit l'enfant. Toshiro s'en tira avec quelques points de suture, la fillette était en vacances chez ses grand-parents.

On leur annonça bientôt que l'accident avait rendu la jeune femme stérile, et lorsque les mèdecins lui apprirent que sa femme était dépressive, leur couple battait déjà de l'aile. Toute la prévenance et la patience de Toshiro ne suffirent pas à triompher du traumatisme, et au fil du temps elle considéra son mari comme le dernier obstacle à l'oubli. Elle faisait des crises de paranoïa et pouvait passer plusieurs jours sans lui adresser la parole. Malgré son esprit torturé par la douleur, elle s'appliquait à ne pas mêler leur fille à leurs différends.

 

Le divorce fut prononcé rapidement et sans victimes. Claire prit les choses étonamment bien. Elle était intelligente et tout lui était expliqué de façon douce, patiente et diplomate. Suite à la démission de Toshiro, il fut décidé qu'il ne pourrait subvenir aux besoins de sa fille et cette dernière fut confiée à sa mère, sans restriction de visite.

 

Au fil des années, l'état de Madeleine se stabilisa mais son ex-mari ne chercha plus à la convaincre de se remettre ensemble. Sa fille chérie était gaie et affectueuse, la femme qui fut sa raison de vivre pendant presque vingt ans allait bien: Il n'était pas malheureux.

Quand d'autres se laissaient ronger par le stress de leur emploi et paraissaient dix ans de plus que leur âge, lui avait subi un accident de voiture, la perte d'un enfant, la dépression de sa femme et un divorce, et restait injustement jeune.

 

Et puis il avait ses marionettes.

 

En effet, l'ermite s'était découvert une véritable passion pour la sculpture peu après son emménagement et s'y réfugia corps et âme. La qualité de ses ouvrages lui assurait une source de rendement assez conséquente pour lui permettre de vivre comme il le souhaitait, mais il préférait une simplicité extrême qui lui permettait de transférer chaque mois de l'argent sur le compte de Madeleine, et sur un autre au nom de Claire, auquel elle aurait accès à sa majorité.

 

Il passait donc ses jours et ses nuits à ciseler, poncer, vernir et peindre les diverses parties de ses figurines de bois. Il les voyait naître, prendre forme, prendre vie peu à peu. Il leur parlait pendant qu'il les façonnait, il imaginait leur caractère, leur voix, l'usage que le commanditaire en ferait. Il prenait en photo les pièces les plus réussies, et s'en était constitué un album qu'il ne quittait jamais et qui lui servait en quelque sorte de carte de visite auprès de ses clients potentiels.

Il en offrait parfois quelques-unes à sa fille, qui les acceptait toujours avec grand plaisir et en prenait extrêmement soin.


Les cadeaux de Toshiro étaient toujours utiles, très élaborés et esthétiques; ainsi, Claire avait plusieurs poupées dans sa chambre, en portait une en porte-clés sur son sac de cours, et se servait d'une tête creuse de marionette comme boîte à bijoux.

Pour son entrée au collège, elle reçut un pantin grandeur nature entièrement démontable, sur lequel il s'était acharné plusieurs mois, dont chaque membre et chaque organe était détachable, et lui-même démontable pour que l'on puisse en examiner les détails.

Par ailleurs, chez lui, presque tous les meubles étaient en bois et il les avait retravaillés selon son goût. Les pieds de la table et du lit s'étaient transformés en enchevêtrements de plantes et d'animaux, les portes des placards étaient recouvertes de bas-reliefs magnifiques et les poignées de porte avaient été sculptées en forme de visages.

 

Non, Toshiro n'était définitivement pas malheureux.

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